Indian Gestothèque
des théâtres indiens aux avatars numériques

Une invitation d’Anne Dubos au sein du dispositif PhénOrama d’Armand Béhar

L’étude des théâtres indiens que j’ai pu mener à travers mon travail de doctorat, met en évidence la variation destechniques de jeu de l’acteur dans le temps et dans l’espace. D’une ville à l’autre, d’une école à l’autre, on observe des modulations dans les techniques de jeu. 

A travers l’analyse d’études de cas concrets, enregistrés selon une méthode de captation adaptée (vidéo tracking ou motion capture), mon projet de recherche actuel vise à mesurer les conséquences et les enjeux de traçabilité du geste de l’acteur ausein des politiques patrimoniales de conservation. 

Au-delà de la conception d’une méthode d’analyse graphique appliquée à la transmission du geste de l’acteur, l’enjeu de ma recherche repose sur la génération de nouveaux outils d’archivage en 2, 3 ou 4 dimensions du geste de l’acteur en vue de constituer une bibliothèque de gestes numériques interactive. 

Comment archiver le geste à l’aide des technologies numériques ?

Jamais n’ont encore été constituées des archives de la danse en trois dimensions. Si la 3ème dimension n’est pas toujours nécessaire à l’enregistrement du geste, elle permet cependant un changement de point de vue sur l’objet étudié. Les rotations de caméra ou l’adoption d’un point de vue immersif permettent notamment de transformer le regard et la perception du geste. La troisième dimension indique d’ailleurs des points de coordonnées dans le temps et dans l’espace qui rendent l’enregistrement du geste beaucoup plus précis que les simples deux dimensions du film documentaire classique. 

A la croisée des compétences disciplinaires (anthropologie, performance, arts visuels, arts numériques, biomécanique, informatique, neurosciences, psychologie cognitive, géographie), le projet du séminaire de recherche PhénOrama permettra à une équipe transdisciplinaire d’écrire un dialogue entre arts et sciences en vue d’enrichir les capacités de chacun dans la conception d’un problème commun : la captation du geste et sa transmission.

Au fil des séances, nous réfléchirons à comment concevoir des outils interactifs de restitution de données, auprès des publics d’expositions et des internautes s’intéressant aux patrimoines immatériels.

Enjeux théoriques et techniques

  • Quels sont les moyens d’enregistrement du geste ?

Quels sont les moyens de valorisation des données restituables pour les chercheurs et les publics spécialistes du geste ?

  • Comment être en mesure de créer une
    cartographie des chaines de transmission du geste ou des cultures ? 

Ces cartographies peuvent-elles permettre de détecter des foyers émergents de cultures ?

  • La transmission du geste fonctionne-t-elle dans les termes de « contagion » (définie par Dan Sperber) ?

Peut-on voir apparaître des frontières sur les corps humains ? Les visages sont-ils porteurs de traits de paysages ?

  • Quelles sont les interactions corps-écrans ?

Peut-on « télécharger » des cultures humaines à travers l’usage des écrans ? Peut-on, par exemple, apprendre le Kathakali à travers un tutorial Youtube ? Quelles sont les limites des interactions corps / écran ou quels sont les nœuds biomécaniques de la transmission sur lesquels les chercheurs en Sciences Sociales, les musées ou les bibliothèque pourraient travailler en vue d’inventer de nouveaux dispositifs de restitutions interactives ou de nouveaux outils pédagogiques ?

SEANCE 1 : Geste / magie / chamanisme & cinéma

16 Décembre 2015

Séminaire 

A partir de la lecture du texte de Claude Lévi-Strauss sur le geste du chamane (Anthropologie structurale 1), nous interrogerons la notion d’efficacité du geste. Du rituel ou geste magique : quelles sont les stratégies de communication mises en œuvre ?

Je montrerai quelques images de transe au sein des théâtres à possessions en Inde du Sud (dans le culte des Theyyams). 

Puis l’artiste cinéaste Natacha Nisic, auteur du « catalogue de gestes » (1995), viendra nous parler de son dernier film qui interrogeait les processus de conversion au chamanisme coréen.

Enfin, l’artiste numérique Judith Guez viendra nous présenter ses oeuvres où chaque fois est interrogé l’illusion. Entre monde réel et virtualité, Judith s’interroge sur la notion d’interactivité, invitant son public à « entrer dans l’oeuvre ».

Mots clés

Magie, chamanisme, cinéma, réalité virtuelle, attention, efficacité

SEANCE 2 : Faces / places / traces 

23 mars 2016

Séminaire 

Dans le but de documenter une première partie d’un atlas du geste des théâtres indien, je suis partie, en compagnie de Pierre Gufflet (digital artist) à la rencontre des maîtres de théâtre du Kérala. Notre travail s’est arrêté sur les navarasa ces exercices de jeu des émotions, décrites par le premier traité d’esthétique de l’Inde, le Natyashastra. Face à la conception du dispositif de captation, au-delà des détails techniques, c’est la scénarisation de l’enregistrement qui nous a posé problème : Comment faire en sorte que la machine saisisse le temps de l’expression humaine ? Le séminaire s’ouvrira sur la présentation du jeu des émotions dans le théâtre indien classique, appuyé sur le travail de la sanskritise Lyne Bansat-Boudon. 

Puis Annette Leday, danseuse et chorégraphe nous fera part de son expérience de jeu du Kathakali, tant du point de vue de l’acteur que du metteur en scène.

En contrepoint, Ghaya Khemiri nous présentera son travail de recherche sur les techniques « d’encodage » des émotions du cinéma d’animation. Portant sur la création d’un lien émotionnel entre l’acteur virtuel (visage) et le spectacteur (Couchot), sa présentation articulera les notions d’apprentissage, de reconnaissance faciale et d’animation d’agent virtuel.

Mots clés

Émotions, sentiments, visage, masque, figure, cartographie, micro-expression

Atelier – discussion

Comment comprendre le sens donné aux émotions d’une culture à l’autre ? Y’a-t-il un « épicentre » du geste émotionnel ? On critiquera les partis pris de la recherche en informatique fondée sur la théorie de l’encodage des émotions de Paul Eckman. L’enjeu sera de réfléchir à la notion de visage – paysage : Si l’on imaginait une carte du visage, dont les frontières sont mouvantes, d’une culture à l’autre,  comment interroger les catégories « émotion », « sentiment » « perception ».

SEANCE 3 : Des yeux et des mains

6 avril 2016

Séminaire

Les études de Yarbus montrent comment, l’œil qui observe une toile, retrace en fait la toile par une série de points de focale. Dans le cas pratique des technique d’entraînement du corps de l’acteur, mes recherches tendent à montrer que le regard du pratiquant d’arts martiaux s’éduquent jusqu’à une fixité, qui permettrait l’accès à une perception différente du temps et de l’espace. A l’heure où les nouvelles technologies régulent les interactions, ce point paraît intéressant : peut-on éduquer la perception ? peut-on les utiliser pour les mettre au service de nouveaux modes d’apprentissages techniques ?

Charles Tijus, neuro psychologue et directeur du laboratoire Lutin-Userlab viendra nous présenter ses recherches sur les apprentissages à l’heure des technologies cognitives numériques.

Jean-François Jégo nous présentera sa recherche entre geste et arts numériques. Comment les objets peuvent être connectés au cerveau sans passer par l’acte de préhension.

Mots clés 

Oculométrie, spatialisation, images 3D, perception, énaction, vicariance

Invités 

Atelier-discussion

Au cours de cet atelier la discussion sera ouverte sur les questions d’usages des technologies : Comment imaginer des outils du futur qui améliorent le quotidien de leurs usagers ?

SEANCE 4 : Du geste au cerveau et vice-versa

18 Mai 2016

Séminaire

Les nouvelles technologies ne sont-elle là que pour nous distraire ? 

Les théâtres indiens classent les gestes selon des répertoires, transmis par le biais de manuels de jeux : mudra, navarasa, karana,  des postures du corps aux signes de mains, le théâtre est intégralement codifié. En tant qu’artiste, j’ai la volonté de constituer un atlas du geste, qui partirait d’un catalogue répertoriant les gestes premiers des théâtres indiens. L’atlas tendrait vers une cartographie de l’émotion située en territoire indien. Les figures de l’atlas nous permettraient de représenter, non seulement le mouvement du geste, mais aussi la trace du jeu de son émotionalité ; l’usage de la thermographie par exemple, nous permettrait de lire des variations d’intensité.

Changeant d’échelle, et regardant la chaîne de transmission de l’apprentissage : comment tracer la chaîne d’action, comme on le ferait en cybernétique, des lieux de la « fabrique » des gestes. Par où passe le geste ? Quelles sont les avancées de la connaissance sur le sujet. Révisant un état de l’art en neurosciences, nous interrogerons le geste technique, ses ses réflexes et l’avenir d’un motricité assistée par ordinateurs.

Olivier Coubard nous présentera sa recherche en vue de nous à tracer unecarte de la chaîne d’action entre le geste et le cerveau. 

Igor Galligo : philosophe, viendra nous apporter un regard critique sur les usages des nouvelles technologies et ses effets sur la perception. 

Mots clés

Geste technique, préhension, système moteur, usages des nouvelles technologies, attention,

Atelier-discussion

Telle une nouvelle carte du tendre, nous chercherons à tracer la chaîne d’action du geste au cerveau. Ensemble, nous réfléchirons à de nouvelles modalités d’interaction entre le corps et la machine.

SEANCE 5 : Les ratés de la technique et leurs remèdes

15 Juin 2016

Séminaire

Ma recherche de Master portait sur le personnage bouffon. Ce drôle de caractère à la gestuelle grotesque. Personnage de l’entre-deux, le temps du bouffon est le temps suspendu. L’entrée en scène se joue précisément où la technique fait défaut. Qu’il s’agisse d’une panne de courant ou d’un manquement technique, son apparition sur scène est le moment où tout est permis. C’est là l’émergence d’un monde nouveau qui arrive, celui de la contestation de l’ordre établi.

Lors de mon dernier voyage en Inde, alors que nous travaillons au développement d’un outil numérique capable de tracer du geste en temps réel au sein de la chorégraphie, notre ordinateur n’a pas supporté la chaleur. Privés de l’outil numérique pour l’écriture de notre pièce, nous avons dû nous contenter de l’illusion de la « chambre d’Amès », crée à partir le la simple projection bleue du vidéo projecteur. Le passage du high-tech au low-tech fut la source d’une inspiration qui permettait toute sorte d’expérimentations.

A partir de cet exemple, l’idée serait de concevoir un inventaire des plus grands aux plus petits ratés de la technique de la captation des gestes. L’inventaire ressemblerait à un état de l’art qui s’orienterait vers les possibles remèdes de ces dispositifs. L’enjeu serait de questionner la mesure de l’avancée technologique et l’émergence de nouveaux protocoles.

A la mémoire d’Etienne-Jules Marey, nous partirons à la recherche d’exemples des inventions techniques dont on pourrait s’inspirer pour faire évoluer nos technologies.

Joffrey Becker (anthropologue) nous présentera sa recherche en robotique. A partir d’une série d’exemple de « ratés » il démontrera comment la communication hommes-machines fonctionne souvent mieux quand la machine ne fonctionne pas que lorsque le programme est réussi.

Filipe Pais (digital artist) viendra quant à lui nous présenter sa recherche sur les objets à comportement. A partir d’une série d’exemples d’objets qui agissent à l’inverse de leur programme initial, Filipe interrogera la notion de « friction » dans la technologie.

Mots clés

Captation, mouvement, chronophotographie, techniques, technologie, système d’imagerie

Invités :

Atelier – discussion

Comment les dispositifs de captation anciens, s’ils étaient réparés par la technologie, pourraient profiter aux nouveaux outils de la captation du geste ? Ou comment les hors champs de l’histoire des techniques pourraient apporter des réponses aux problèmes posés par les interactions hommes-machines ?