Geste fou
Qu’est-ce qu’un geste fou ?
Je me souviens de la première répétition que nous faisions sur la pièce Asile, de la compagnie Les Illuminations. En résidence de création au 6B de l'Île-Saint-Denis, je n’avais absolument aucune idée de par où commencer.
Qu’est-ce qu’un geste fou ?
Quand on demande à un acteur de faire le fou, il en fait souvent trop. Faire le fou ressemble à une crise de décompensation psychotique.
On demande à l’acteur d’improviser. Il entre en scène et souvent, trop souvent, il se met à hurler, il court dans tous les sens, il crie, c’est la rage.
Alors que faire le fou, c’est autre chose. Être fou, ce n’est pas être en colère. Être fou, c’est avoir un système de communication qui soit imperceptible ou incompréhensible aux autres. Être fou, l’a montré Bateson, à travers son étude de la schizophrénie, c’est s’être crée tout un monde. Un autre monde.
Être fou c’est faire ce geste. Ce geste que l’on fait avec répétition, difficulté ou engagement. Ce geste qui revient comme une espèce de petit tic… clic, clic, clic… tel une image clé de la folie.
Une petite machine de guerre, insérée dans la machine d’amour, dirait Deleuze.
C’est l’antinomadisme.
C’est la prison. La folie, c’est l’enfermement.
C’est l’enfermement dans un système de représentation qui fait de soi quelque chose de diffracté. Une personne multiple. Une personne qui n’a plus de sens pour soi, dans les yeux des autres.

Alors celui qui fait ou émet des gestes fous, qui articule un langage verbal, un langage diffracté. C’est de la disphrénie. Ou de la métaphrénie : au-delà tout ce que le “phrénie[1]” peut signifier. L’ensemble de la morphologie double de Jung n’existe plus en trois parts.
Il y a un geste archaïque ou composé qui prend possession du corps de l’acteur et qui le sort de tout système de relation avec le corps des autres acteurs.
Il est « pris » par le geste. Comme une transe.
Ou alors il compose un geste d’une telle complexité qu’il n’est plus que lui même seul à comprendre.
Il a crée son propre langage gestuel, qui ne fait sens pour personne. Lui même a perdu le fil de sa logique.
Faire un geste fou oscille entre formuler un geste archaïque, tellement éloigné de toute humanité qu’il renvoie à l’animalité. Il est sanctionné par la société des hommes qui cherchent depuis tout temps à se différencier du règne animal.
Et formuler un geste hypercomplexe, composé, élaboré, pris dans une logique de communication exprimée de manière irrationnelle.
Faire un geste fou, c’est inciter l’autre à se sentir mal.
C’est stimuler une émotion de mal aise chez qui le regarde.
Car il renvoie à l’idée de « souillure » ou à l’incompréhension.
[1] du grec phrên [-phrène, -phrénie] esprit ou relatif au diaphragme source